Zimbabwe : le régime de Robert Mugabe se radicalise, malgré la réprobation internationale

Une nouvelle de Wikinews, la source d'informations que vous pouvez écrire.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

15 mars 2007. – Le régime du Robert Mugabe, président de la République du Zimbabwe, au pouvoir depuis 1980, semble se radicaliser, avec la répression de la réunion de prières organisée dimanche 11 mars et son refus persistant de prêter attention aux condamnations émanant de la communauté internationale, après la libération de Morgan Tsvangirai, chef de l'opposition, sévèrement battu durant sa détention et dont l'état de santé a nécessité l'hospitalisation, mercredi 14 mars 2007.

Les suites du 11 mars

La police avait procédé, dimanche 11 mars 2007 à l'arrestation du leader de l'opposition, Morgan Tsvangirai, président du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) et président du Congrès des syndicats du Zimbabwe, ainsi que de divers autres responsables, alors que ceux-ci se rendaient à une réunion de prières dans le cadre de la campagne Save Zimbabwe.

Lundi 12 mars, un des juges de la Haute Cour du Zimbabwe, Chinemberi Bhunu, avait ordonné à la police de permettre à Morgan Tsvangirai et autres détenus de bénéficier d'un suivi médical et de pouvoir rencontrer leurs avocats. Il avait également ordonné que les prisonniers soient libérés ou formellement inculpés avant mardi midi ou, à défaut, qu'ils soient déférés devant lui.

L'ambassadeur américain, Christopher Dell, et plusieurs ambassadeurs européens avaient également tenté, en vain, de rencontrer M Tsvangirai dans la journée de lundi.

La police avait également procédé, le même jour, à une intervention musclée au siège du Congrès des syndicats du Zimbabwe (ZCTU), dont M. Tsvangirai est la cheville ouvrière, après que la centrale syndicale eut appelé à une grève générale de deux jours en protestation contre les événements de dimanche. Les policiers auraient perquisitionné les locaux et auraient saisi des documents, des fichiers et des bandes vidéo, non sans avoir menacé voire molesté certaines des personnes présentes dans les locaux et avoir arrêté l'administrateur financier de la ZCTU, Galileo Chirebvu.

Armes du Zimbabwe

M. Tsvangirai avait finalement été présenté, mardi, devant un tribunal de Harare et, à cette occasion, il est apparu que, comme ses partisans l'affirmaient depuis dimanche, Morgan Tsvangirai avait été sévèrement battu durant sa détention : il est apparu au tribunal avec le visage tuméfié et une grande partie du crâne rasée, sur lequel lui avait visiblement été posés plusieurs points de suture. Aucune décision formelle d'inculpation n'avait été prise lors de cette comparution et, à l'issue de cette audience, le blessé avait été transféré dans un hôpital par des policiers, afin d'y recevoir des soins puis libéré dans la soirée.

Toujours mardi, à l'occasion des obsèques du manifestant tué dimanche par la police, deux membres du parti de M. Tsvangirai auraient été blessés par balles par les forces de l'ordre.

Dans la journée de mercredi, Morgan Tsvangirai a de nouveau été hospitalisé, dans une clinique privée de Harare, pour y subir des examens poussés, comme un scanner du cerveau et pour recevoir d'autres soins. Il a été confirmé à cette occasion que le patient souffrait d'une fracture du crâne.

Morgan Tsvangirai a profité de sa liberté retrouvée et de son séjour en clinique, mercredi, pour accorder un entretien à la BBC, au cours duquel il s'est empressé de galvaniser ses troupes, qualifiant les événements récents de « source d'inspiration pour chacun », qui montrent les extrémités auxquelles « ce régime désespéré » aurait recours pour tenter de se perpétuer. Il a résumé la ligne de conduite de l'opposition dans cette formule : « Il n'y a aucune liberté sans lutte et il n'y a aucune liberté sans sacrifice. »

Les ennuis de Morgan Tsvangirai ne font toutefois pas que des heureux au sein de l'opposition issue du MDC. Certains responsables de la faction rivale de celle de M. Tsvangurai, faction qui a fait scission l'an dernier, déplorent implicitement le fait que la répression brutale exercée par la police de Robert Mugabe ait, aux yeux de la communauté internationale, quasiment propulsé l'ancien mineur au rang d'homme d'État qui constituerait la seule solution de rechange au pouvoir du président Mugabe.

La réprobation internationale

États-Unis

Aux États-Unis, la condamnation des violences de la police zimbabwéenne est venue du plus haut niveau, avec des interventions fermes de Condoleezza Rice, secrétaire d'État et de plusieurs de ses subordonnés. Le chef de la diplomatie américaine, qui accompagne le président George W. Bush dans sa tournée en Amérique du Sud, a notamment exhorté le gouvernement du Zimbabwe, mardi 13 mars, à « permettre aux Zimbabwéens d'exercer leur droit d'exprimer leurs opinions sans craindre de faire l'objet de mesures d'intimidation ou de violence », tandis que l'un des porte-parole du département d'État, Tom Casey, estimait que « personne ne devrait se heurter à des mesures de harcèlement et d'intimidation ni faire l'objet de mauvais traitements et de violences pour avoir simplement tenté de se réunir avec d'autres personnes et d'exprimer librement ses opinions politiques ».

Nations unies

Au sein de l'Organisation des Nations unies, le secrétaire général, Ban Ki-moon, avait fait savoir par sa porte-parole, lundi 12 mars, que la répression exercée par le gouvernement et la police zimbabwéens viole « les droits fondamentaux des citoyens à se réunir en public de façon pacifique » et avait instamment demandé aux autorités de libérer les personnes arrêtées, d'autoriser les rassemblements pacifiques et l'exercice légitime des droits politiques.

Le lendemain, Louise Arbour, haut-commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, s'était félicitée de la résistance implicite d'une partie de la magistrature zimbabwéenne, après la décision de la Haute Cour du Zimbabwe, qui avait enjoint aux autorités d'apporter toute l'assistance médicale nécessaire aux personnes blessées dimanche, notamment M. Tsvangirai, et de ne pas tergiverser légalement, en procédant soit à la libération des détenus soit à leur traduction en justice. Mme Arbour avait en outre demandé que les autorités politiques zimbabwéennes acceptent « une enquête immédiate, impartiale et approfondie sur ces événements » et avait encouragé la magistrature à « continuer d'assumer les responsabilités de gardien des droits de l'homme de tous les Zimbabwéens ».

Union africaine

L'Union africaine, pour sa part, sans condamner ouvertement les événements de Harare, montre toutefois sa préoccupation. Son président en exercice, John Kufuor, président de la République du Ghana, a profité d'un déplacement à Londres pour indiquer que l'organisation panafricaine était très embarrassée par la situation au Zimbabwe et s'efforçait, à son niveau, de trouver une solution à la crise.

Royaume-Uni

Dans l'ancienne puissance coloniale, qui avait pourtant facilité, à la fin des années 1970, l'arrivée au pouvoir de Robert Mugabe, la réprobation est également perceptible. Margaret Beckett, secrétaire au Foreign Office (ministre des Affaires étrangères), s'est dite, jeudi 14 mars, « horrifiée par les événements des tout derniers jours au Zimbabwe » et a indiqué qu'elle tenait le gouvernement du Zimbabwe comme étant « entièrement responsable du traitement barbare infligé par la police aux membres de l'opposition tant pendant qu'après leur arrestation le 11 mars ». Mme Beckett a fait part de l'intention de son gouvernement de saisir en urgence le Conseil des droits de l'homme de l'ONU de la situation au Zimbabwe. La responsable de la diplomatie britannique a enfin rappelé que 125 responsables de haut rang du Zimbabwe font l'objet, depuis plusieurs années, d'une interdiction de séjour dans toute l'Union européenne, tandis que leurs avoirs bancaires sont gelés, et a fustigé l’« indifférence totale » des autorités de Harare « pour les lois internationales et les attentes de la communauté internationale ».

Union européenne

La présidence de l'Union européenne, assurée par l'Allemagne durant tout le premier semestre de 2007, a réagi en deux temps. Un premier communiqué, lundi 12 mars, a condamné « la violente répression d'un rassemblement pacifique » et sa préoccupation que le gouvernement zimbabwéen ait pu criminaliser cette réunion. Le communiqué appelait en outre le gouvernement du Zimbabwe « à s'attacher avec urgence, dans un dialogue rassemblant toutes les forces politiques du Zimbabwe, à résoudre les problèmes politiques, économiques et sociaux du pays ». Un second communiqué, mercredi 14 mars, a pris acte de la libération d'une partie des personnes emprisonnées depuis dimanche tout en disant « préoccupée par les graves blessures infligées aux leaders de l'opposition par mauvais traitements » et en soulignant « la responsabilité du gouvernement zimbabwéen pour la sécurité et l'intégrité corporelle des détenus ».

La prise de distance sud-africaine

Localisation du Zimbabwe
Carte du Zimbabwe

L'affaire suscite une vive émotion dans la classe politique du puissant voisin sud-africain, notamment en raison de la personnalité de Morgan Tsvangirai, plus ou moins « auréolé » par sa situation d'ancien mineur et sa position de secrétaire général du Congrès des syndicats du Zimbabwe. Le parti politique au pouvoir en Afrique du Sud compte en effet, parmi ses membres les plus éminents, de nombreux caciques issus des rangs de la classe ouvrière minière ou ayant conservé des liens étroits avec les syndicats de mineurs.

La prise de distance entre deux alliés de longue date reste toutefois feutrée. On a noté par exemple que le ministre adjoint sud-africain des Affaires étrangères, Aziz Pahad, avait appelé les dirigeants zimbabwéens à respecter l'état de droit et les droits de l'opposition. Il se dit également que le président sud-africain Thabo Mbeki, à l'occasion de sa rencontre la semaine dernière avec Robert Mugabe pour les festivités du 50e anniversaire de l'indépendance du Ghana, aurait informé son interlocuteur de son refus de voir la prochaine Coupe du monde de football, qui doit se tenir en 2010 en Afrique du Sud, être « polluée » par le voisinage des querelles intestines zimbabwéennes, dans l'éventualité d'un prolongement de deux ans de l'actuel mandat de M. Mugabe.

Certaines formations politiques sud-africaines minoritaires, comme l'Alliance démocratique (DA), font d'ailleurs pression sur le président Mbeki, son gouvernement et le parti dominant, le Congrès national africain (ANC), pour qu'ils adoptent une attitude plus ferme à l'égard des autorités zimbabwéennes. Le porte-parole de l'Alliance démocratique, Douglas Gibson, a ainsi déclaré : « Il est temps que le gouvernement, la SADC (Communauté de développement d'Afrique australe) et l'UA (Union africaine) reconnaissent que nous avons tous un devoir envers nos frères et sœurs du Zimbabwen qui subissent la faim et la privation des droits de l'homme à cause du Président Mugabe et de al ZANU-PF. Le temps est certainement venu pour un changement. »

La fuite en avant de Mugabe

Drapeau du Zimbabwe

En dépit de ces manifestations de réprobation ou de simple préoccupation de la communauté internationale ou de son voisin sud-africain, le président Mugabe semble faire la sourde oreille face aux conseils ou aux exigences de modération.

Par la voix de son ministre de l'Information, Sikhanyiso Ndlovu, le gouvernement a clairement mis en garde l'opposition et son chef, accusés d'inciter à la violence en vue de renverser l'administration en place, indiquant notamment que « ceux incitent à la violence, en sont la cause ou y participent, devront payer un prix très lourd, quels qu'ils soient ».

On rapporte toutefois un certain malaise dans les rangs du parti présidentiel, l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF).

Il semblait acquis, depuis la nomination de Joyce Mujuru à la vice-présidence de la République, que Robert Mugabe entendait faire d'elle son successeur à l'occasion de l'élection présidentielle de 2008 mais, inexplicablement, le vieux orésident (il est âgé de 83 ans) semble avoir récemment changé d'avis et entend soit obtenir le report à 2010 de la fin de son mandat présidentiel, soit se faire réélire l'an prochain pour un nouveau mandat de 6 ans qui le conduirait, s'il était réélu et menait son mandat jusqu'à son terme, à diriger le pays jusqu'à l'âge de 90 ans. L'absence de Mme Mujuru, le mois dernier, aux festivités marquant le 83e aniversaire du vieil autocrate, avait été remarquée dans la classe politique zimbabwéenne.

Selon une analyse récente de l’International Crisis Group (ICG), organisation non gouvernementale basée à Bruxelles, l'ancien général Solomon Mujuru, époux de la vice-présidente, serait à la tête de la campagne qui, au sein du parti présidentiel, voudrait pousser M. Mugabe à une retraite définitive. Selon l'analyse de l'ICG, le plan de cette faction pourrait consister à placer Joyce Mujuru comme présidente par intérim et à rechercher un gentlemen's agreement avec le MDC et son chef Morgan Tsvangirai, en vue d'élaborer une nouvelle constitution et de préparer de nouvelles élections.

Un autre clan au sein de la ZANU-PF s'est agglutiné autour d'Emmerson Mnangagwa, ancien speaker de la Chambre d'assemblée (House of Assembly) – la chambre basse du parlement bicaméral –. Cette faction serait également favorable à une non prolongation du mandat du président Mugabe, après y avoir été un temps favorable (en raison de son souhait de faire coïncider de manière durable les dates des élections présidentielle et législatives).

La troisième faction est celle qui groupe les fidèles du président vieillissant.

La principale inconnue réside dans l'attitude que pourraient adopter les forces armées dans la perspective d'une aggravation de la confrontation avec l'opposition, mais aussi dans la lutte pour le pouvoir au sein même de la ZANU-PF.

Sources

Sources anglophones
Sources francophones