Philippines : une trentaine d'enfants retenus comme otages pendant dix heures dans un autobus

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Carte des Philippines

29 mars 2007. – Une trentaine d'enfants et leurs accompagnateurs [1] ont été retenus comme otages pendant dix heures dans un autobus, mercredi 28 mars 2007, en plein centre de Manille, capitale des Philippines, puis libérés par leur ravisseur, qui n'était autre que le directeur de la crêche fréquentée par les enfants.

Le fil des événements

La journée avait commencé, pour les enfants, dans le quartier de Parola [2], vers 7 heures du matin, lorsqu'ils avaient embarqué à bord d'un autobus censé les emmener en excursion à la campagne, près de la ville de Tagaytay, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Manille. Le bus s'était arrêté peu après sur une artère de la ville, pour prendre en charge Jun Ducat, directeur de la crêche, et un autre homme [3], Cesar Carbonell dit Ogie Carbonell (fils d'un journaliste philippin connu), porteurs d'une caisse censée contenir des provisions pour l'excursion.

Vers 9 heures 15, alors que le bus arrivait dans le district d'Intramuros (le centre historique de Manille) où il était censé prendre en charge deux conseillers municipaux, Jun Ducat avait révélé ses plans et annoncé aux passagers qu'il les prenait en otages. Le chauffeur du bus, Deogracias Bugarin, était alors parvenu à prendre la fuite et avait alerté les autorités, tandis que les preneurs d'otages conduisaient le véhicule à proximité de l'hôtel de ville et s'y arrêtaient, au milieu de la chaussée. M. Ducat avait alors placardé sur une des vitres du véhicule une pancarte en carton rédigée pour partie en tagalog, pour partie en anglais, révélant la prise d'otages de 32 enfants et 4 enseignants, l'armement transporté (deux grenades à main, un pistolet mitrailleur Uzi et un pistolet de calibre 45) et l'exigence d'une prise en charge du logement et de l'éducation des 145 enfants fréquentant la Garderie Musmus (Musmus Day Care Center). Il avait également communiqué son numéro de téléphone mobile, afin de pouvoir être joint tant par les autorités que par les médias.

La police avait rapidement bouclé un large périmètre autour du lieu où était stationné l'autobus, afin d'en éloigner les badauds, mais aussi les familles des enfants venues aux nouvelles.

Trois heures plus tard, l'un des enfants, pris de fièvre, était libéré par ses ravisseurs, après une intervention en ce sens du sénateur Ramon Revilla Jr., dit Bong Revilla [4], ancien acteur dans des films d'action au cours des années 1980 et 1990, qui a joué durant la crise un rôle de négociateur avec les preneurs d'otages. Il est monté une première fois, à l'intérieur de l'autobus pendant trois quarts d'heure, à la demande de Jun Ducat, qui l'a présenté comme étant un ami et dont un des fils est son filleul. Le sénateur a rapporté après sa sortie que Jun Ducat tenait durant tout ce temps dans sa main une grenade dégoupillée, et que celle-ci était réelle [5].

L'initiative du sénateur Revilla a été critiquée par le directeur général adjoint de la police de Manille, Reynaldo Varilla, qui a estimé que M. Revilla, en montant à bord de l'autobus immobilisé, malgré les demandes de la police de ne pas le faire, aurait enfreint la « procédure opérationnelle standard » en matière de prises d'otages [6], en se posant en négociateur alors que la conduite des opérations de négociations, selon M. Varilla, incombait aux seules personnes désignées par la cellule de crise.

Jun Ducat a eu l'occasion de s'entretenir par téléphone à plusieurs reprises avec des journalistes et, lors d'une conversation diffusée sur une station de radio de Manille, s'est dit révolté par la pauvreté sévissant dans le pays tandis que, selon ses vues, « les riches politiciens n'en font pas assez pour renforcer l'économie ». Il avait également menacé de prolonger le suspense si la classe politique se refusait à satisfaire son exigence d'une prise en charge complète de l'hébergement et de l'éducation, jusqu'à l'université, des 145 enfants fréquentant sa garderie. Enfin, il s'était livré à une mise en accusation du système politique et économique philippin, estimant notamment que les pauvres ont besoin d'éducation et d'emplois, et que, selon lui, « le vol se fait sentir partout dans le gouvernement » (stealing is pervasive in the government).

Cette crise intervient dans un contexte de campagne électorale déjà bien entamée, à moins de deux mois des élections législatives et locales qui se tiendront le 14 mai. Comme lors des précédentes élections, la corruption est un thème de campagne de premier plan, et M. Ducat a cité le fait que certains rapports d'observatoires politiques et économiques considèreraient les Philippines comme le pays le plus corrompu d'Asie du Sud-Est.

L'une des accompagnatrices des enfants, Lyn Ocita, a déclaré à la station de radio DZMM que les enfants, âgés de cinq à sept ans, n'avaient pas vraiment conscience d'avoir été pris en otages, d'autant qu'elle et ses collègues avaient organisé des jeux à l'intérieur de l'autobus. Des caméras de télévision et des photographes sont parvenus à prendre des images des enfants, derrière les vitres du véhicule, apparemment souriants et faisant des signes aux personnes, principalement des policiers, qu'ils voyaient aux alentours.

Une vue de l'hôtel de ville de Manille

Peu après 19 heures, à l'issue d'une dernière séance de négociations dans l'autobus avec Luis Singson, dit Chavit Singson [7], gouverneur de la province d'Ilocos méridionale et candidat au Sénat, et après avoir embrassé plusieurs des enfants et regoupillé les deux grenades à la demande du sénateur, Jun Ducat faisait sa sortie du véhicule et était escorté jusqu'à un véhicule de police, tandis que MM. Singson et Revilla lui faisaient un rempart de leurs propres corps, probablement dans la crainte de l'action d'un tireur embusqué (Jun Ducat ayant pour sa part manifesté, avant de sortir du véhicule, sa crainte d'être tué par la police).

Les médias ont noté que, parmi la foule massée aux abords du périmètre de sécurité imposé par la police, certains des parents des enfants pris en otages éprouvaient une vive inquiétude et de la colère à l'encontre de Jun Ducat, d'autres semblaient au contraire le soutenir implicitement dans son combat contre une classe politique vue comme « corrompue ». Certains d'entre eux, ainsi que d'autres habitants de Manille, se sont d'ailleurs prêtés au jeu d'un rituel d'allumage de bougies à proximité, qui avait été suggéré par le preneur d'otages, et les médias ont été autorisés à approcher de l'autobus au moment de la libération des enfants, tandis que l'on a perçu quelques cris de soutien à l'égard de M. Ducat, décrit par quelques habitants de Tondo, venus sur place, comme un véritable « héros ».

Aussitôt après la libération des otages, ceux-ci étaient conduits dans un hôpital par Bayani Fernando, président de l'Autorité de développement de Metro Manila (la région de la capitale nationale), chargé par la présidente de la République, Gloria Arroyo, de diriger la cellule de crise. Selon le maire de Manille, Lito Atienza, il était prévu que les enfants passent la nuit à l'hôpital avec leurs parents, afin d'y subir des examens médicaux et de commencer à être pris en charge par une cellule de soutien psychologique.

Dans la matinée de jeudi, 26 des enfants ainsi que leurs familles ont été reçus en audience au palais de Malacanang, dans la salle des Héros, par la présidente Gloria Arroyo. Celle-ci, dans l'intervalle, n'avait pas caché que, quelles que soient les motivations « nobles » alléguées par les preneurs d'otages (telles que la lutte contre la corruption, la pauvreté et l'implication insuffisante du gouvernement dans la solidarité envers les pauvres en matière d'éducation), les actes commis mercredi relevaient d'un « terrorisme grotesque » que le gouvernement ne pouvait tolérer, et que les deux hommes auraient à faire face à des poursuites judiciaires en matière criminelle.

Par ailleurs, dans la journée de jeudi, la mauvaise gestion de la crise par certains officiers de police présents sur les lieux a entraîné le limogeage du chef de la police du district de Manille.

Jun Ducat

Plan de la cité de Manille : le lieu de la prise d'otages est visible immédiatement à droite du mot « INTRAMUROS »

Armando Ducat Jr., dit Jun Ducat, avait déjà fait parler de lui en d'autres circonstances. Aujourd'hui âgé de 56 ans, il avait pris en otage, en 1989 [8], à la suite d'un litige financier concernant des réparations faites à l'église Santa Cruz à Manille, deux prêtres catholiques romains, Monseigneur Tom Gonzalez et le frère Ed Tolibas. M. Ducat avait ensuite été arrêté et brièvement inquiété par la justice, mais les poursuites engagées contre lui n'avaient pas abouti, les deux otages ayant retiré leur plainte.

À une autre occasion, pour protester contre le prix élevé du riz, aliment de base aux Philippines, M. Ducat avait tracté, sur une distance d'environ 100 km entre Nueva Ecija et Manille, un chariot chargé de sacs de riz.

Durant la campagne pour les élections générales de 1998, en guise de protestation contre la candidature d'un homme qui, selon lui, ne possédait pas la citoyenneté philippine, il avait escaladé une tour.

Jun Ducat avait déjà tenté, par ailleurs, de se lancer dans la vie politique. Une première fois, à l'occasion des élections législatives du 14 mai 2001, pour lesquelles sa candidature avait été invalidée puis, pour les élections locales du 10 mai 2004, où il s'était présenté comme conseiller municipal de Manille, sans parvenir à être élu.

Sans être une vedette, Jun Ducat dispose toutefois d'une relative notoriété aux Philippines, dans certains milieux. L'ancien chef de la police de Manille, Alfredi Lim, aujourd'hui sénateur, rapporte ainsi que M. Ducat aimait se trouver sous le feu des projecteurs, dans le but d'assurer la promotion et la survie de sa crêche, le Musmos Day Care Center. Le maire de Manille, Lito Atienza, le perçoit comme « un individu très passionné qui a sa propre manière de pensée sur les solutions à nos problèmes », tout en ajoutant qu'il ne saurait cautionner ses méthodes.

Par ailleurs, en dehors de son activité dans le domaine socio-éducatif, dont le Musmos Day Care Center est le symbole, Jun Ducat est aussi un chef d'entreprise, dont la compagnie, Ducat Hand Carved Arts & Crafts Inc., spécialisée dans l'artisanat, qui emploie une centaine de personnes.

Les demandes de Jun Ducat semblent, par certains aspects, avoir été partiellement entendues au niveau gouvernemental puisque, dans l'après-midi de mercredi, un haut-fonctionnaire membre de la Commission nationale anti-pauvreté (NAGC, National Anti-Poverty Commission) annonçait que ses services mettaient sur pied une équipe pour aller étudier dès lundi prochain les attentes des habitants du quartier de Parola, en collaboration avec le département de l'Éducation et le département du Bien-être social et du Développement, et a mis l'accent sur une récente action des services gouvernementaux en faveur de la prise en charge de la scolarité de 400 enfants du quartier défavorisé de Payatas, à Quezon City, cité voisine de Manille.

Notes

Sources

Sources anglophones
Source francophone