Qu'est-ce qui saute aux yeux quand on parle ?

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Le colloque « La Saillance en langue et en discours » organisé à l'Université de Strasbourg réunit des linguistes de tous horizons pour trouver ce qui, dans les mots et les textes, attire le plus notre attention.

Strasbourg, Palais universitaire, place de l'Université

17 novembre 2010. – Dans le domaine de la perception visuelle, les recherches ont d'emblée posé cette question : « Qu'est-ce qui saute aux yeux ? Que voit-on le mieux ? ». La psychologie de la Gestalt a, tout au long de son histoire, contribué à donner des réponses, dont certaines ont été largement vulgarisées. Ainsi, lorsque les manuels pour les photographes amateurs sont invités à placer les objets importants au tiers du cadre (illustration). On comprend par ailleurs bien qu'un objet éclairé par un spot attire d'autant plus le regard. Les notions de premier plan et d'arrière-plan sont elles aussi issues de ces mêmes recherches.

Plus généralement, notre expérience quotidienne du monde n'est pas faite d'un brouillard uniforme. Nous faisons plus attention aux objets les plus proches de nous. Nous nous rappelons mieux des choses chargées d'émotions. Et nous distinguons tout de suite ce qui est différent, ce qui détonne dans l'environnement. Dans le discours scientifique, ces objets sont dits « saillants » (en anglais, on parle de salience).

Ces paramètres ont été globalement mis au sujet de la perception tant visuelle qu'auditive (F. Landragin, 2006). C'est depuis une trentaine d'années que l'étude du langage s'est attelée à la saillance. Le colloque « La Saillance en langue et en discours », organisé au Collège doctoral européen de l'Université de Strasbourg les 19 et 20 novembre, vise à y contribuer. La saillance y est mise à l'épreuve de la langue, mais aussi de l'usage qui en est fait dans les textes.

Il s'agit là de transposer au domaine du langage les études faites dans celui de la perception. Le fonds épistémologique qui sous-tend ces démarches est le suivant : le langage fait partie du système de traitement d'information du cerveau. Plus exactement, perception, mémoire et traitement des connaissances utilisent des ressources et des aptitudes que le langage a également à sa disposition. Ainsi, les sciences du langage doivent chercher à bénéficier pleinement des apports anciens et nouveaux de la psychologie, notamment cognitive. Elles doivent pour cela les transposer dans leurs problématiques, et à leur méthodologie. Cette hypothèse de travail est caractéristique de la linguistique cognitive. Des positions très différentes comme celles d'une part de N. Chomsky, ou d'autre part de R. Langacker, L. Talmy y font référence. Elle est également présente, bien plus anciennement, chez G. Guillaume et E. Sapir. Dans le domaine linguistique, la notion de saillance est explorée depuis la fin des années 1970 (thèse de Sidner en 1979).

La linguistique peut aujourd'hui s'appuyer sur une définition de la saillance qui lui serait adaptée. F. Landragin (2006) dit ainsi que : « Est saillant ce qui vient en premier à l'esprit, ce qui capte l'attention ». Les recherches en linguistique ont mis en évidence un certain nombre d'indices de la saillance. On comprend bien par exemple que, en disant « J'ai ma voiture qui est en panne » au lieu de « Ma voiture est en panne », on place un spot sur un élément. Plus généralement (travaux de Knud Lambrecht, 1994), quantité de constructions inhabituelles ont le même rôle que de puissants spots que l'on appliquerait à certains mots. Ainsi, changer l'ordre des mots, en placer certains en tête de phrase : « Jean, sa sœur, je la déteste ». C'est ce que l'on fait quand, au lieu de dire « Un tsunami a ravagé mon appartement », on préfère attirer l'attention sur la personne visée, et les dégâts : on dit plutôt « Moi, mon appartement, il a été ravagé par un tsunami » (emploi de la voix passive).

Un premier colloque sur ce sujet avait été organisé l'année passée par le Réseau des linguistes du Grand Est. Devant l'enthousiasme avec laquelle elle était employée et la diversité des applications qu'on lui prêtait, la définition de la saillance était encore à trouver. La notion même était à mettre en avant, car « [l]'apparition du concept de saillance en linguistique est plus tardive et [ne fait] à l'heure actuelle pas l'objet d'un consensus dans la communauté » (F. Landragin, 2006). C'était l'objectif avoué de ce premier épisode. Le terrain déblayé, l'édition 2010 trouve pleinement sa place avec des applications toujours variées.

Loin d'être une notion purement théorique, la saillance linguistique est déjà riche d'applications. Elle joue en effet un rôle dans l'identification des contenus et la structuration de l'information. On comprend bien, par exemple, que, lorsque l'on regarde un certain endroit, le premier plan est formé par les objets les plus saillants. Les moins saillants vont être relégués par le cerveau dans l'arrière-plan, l'environnement. Ainsi, dans un texte, la perception des éléments saillants permet de comprendre la structuration de l'information, de voir où se trouve l'essentiel. On étudie ainsi la manière dont le cerveau trouve naturellement le vif du sujet. Toutes les applications où une machine communique avec l'être humain sont donc concernées. Ainsi, les programmes qui produisent du texte, ou qui dialoguent avec les humains. En effet, la machine tout comme l'homme qu'elle espère imiter se focalise en premier lieu sur les éléments les plus saillants. On se demande ainsi « Par où commencer ? », « Qu'est-ce qui est le plus important ? », « Qu'est-ce qu'on peut laisser de côté ? ». C'est-à-dire qu'on organise ses informations, de la plus saillante à l'arrière-plan. À l'inverse, les programmes qui comprennent le langage humain cherchent les informations les plus saillantes. C'est ainsi que font les moteurs de recherche, ou les programmes de résumés automatiques.

Ce colloque est le volet central d'une trilogie, dont le premier épisode s'était tenu en novembre 2009 à Genève. Cette édition 2010 est organisée conjointement par le Groupe de Recherche Fonctionnements discursifs, membre de l'équipe de recherche LiLPa et par le Département d'études anglaises et nord-américaines.

Un des objectifs avoués est à la fois de maintenir la convivialité, et de montrer le lien avec des démarches quotidiennes : l'illustrateur Laurent Salles a ainsi été invité pour montrer comment il joue sur la saillance du dessin et de l'écriture dans ses travaux.

Sources


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